Ce créateur prolifique s’était imposé dès les années 1980 comme chef de file de l’écriture théâtrale contemporaine. Il s’est éteint le 16 janvier à 83 ans.

Valère Novarina, auteur, metteur en scène, peintre, est mort à l’Hôpital américain de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), à 5 h 30 du matin, vendredi 16 janvier. Il avait 83 ans. Le théâtre vient de perdre un dramaturge exceptionnel, créateur prolifique dont l’imagination et le verbe échevelé faisaient de la résistance quand le langage se réduit trop souvent à n’être que communication. Plus proche des excès rabelaisiens que de l’économie beckettienne, cet écrivain généreux, chez qui la parole n’était pas bavardage mais brassage vibrant d’émotions, de couleurs, de sensations, de faits et d’actions, polyphonie de drames humains et d’épopées mirifiques, s’était imposé, dès les années 1980, comme le chef de file de l’écriture contemporaine.
Les « Novariniens », nom donné à la tribu de ses interprètes, sont en deuil. Une foule d’acteurs aujourd’hui orphelins. D’André Marcon à Agnès Sourdillon ou Dominique Parent, de Valérie Vinci à Manuel Le Lièvre et Dominique Pinon, de Nicolas Struve au regretté Daniel Znyk (1959-2006), sans oublier le compositeur accordéoniste Christian Paccoud, complice de bien des aventures et la metteuse en scène, Claude Buchvald, ils sont nombreux à avoir traversé les plateaux de l’artiste. Nombreux à s’être emparés de la folie d’une langue qu’ils embrassaient comme du bon pain mais qui exigeait d’eux, en retour, le meilleur : le souffle, la précision, le muscle, l’enthousiasme.
Accoster en terre« novarinienne »,ce drôle de pâturage où le patois s’élevait au rang de la littérature, n’était pas à la portée de tout le monde. « Le théâtre de Valère, il faut le vivre »,témoignait Valérie Vinci dans un livre d’entretiens publié par la Revue d’histoire du théâtre. Quant à André Marcon, comédien de deux des spectacles majeurs de l’auteur (Le Monologue d’Adramélech en 1984 puis Le Discours aux animaux en 1986), il raconte, dans ces mêmes pages, avoir eu l’impression en rencontrant cette parole comique « de soulever une pierre tombale, de renaître ».
Démesure
« Voilà plus de soixante ans qu’il agite dans tous les sens les particules élémentaires du langage, inventant, tel un botaniste fou, une jungle foisonnante, hybridant et réhybridant les espèces et les sous-espèces pour créer des spécimens uniques en une prolifération rhizomatique sans fin » : en mars 2025, dans un portrait qu’elle lui consacre dans Le Monde, Fabienne Darge pointe la démesure du dramaturge.
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Au fil de sa cinquantaine de pièces et d’écrits théoriques (presque toute son œuvre est éditée par la maison P.O.L.), il a accouché d’une horde de personnages. Des figures hautes en couleur dont les patronymes forment une cosmogonie éloquente : Raymond de la Matière, Jean des Autruis, l’Enfant Pariétal, Jeanjean Strophique, l’Ecrituriste, Jean qui corde ou la femme Spirale. L’énoncé pourrait ne jamais s’arrêter. Dans Le Drame de la vie, on dénombre, c’est hallucinant, 2 587 personnages.
Valère Novarina aime les listes, les litanies, les accumulations, le verbe qui submerge et à qui il tient tête à flux de phrases gouailleuses. Cette logorrhée est-elle la revanche éclatante prise sur le secret de l’enfance ? De ses 8 ans à ses 19 ans, il écrit mais le cache. « J’avais honte d’écrire : la honte est un sentiment alpin », confiait-il, en 2007, sur France Culture.
Né le 4 mai 1942 près de Genève, Valère Novarina a grandi dans les Alpes. Son père est un architecte qui fréquente l’avant-garde artistique parisienne, sa mère, une comédienne qui a donné la réplique aux frères Pitoëff à Genève. Sa tante, une peintre, amie de Victor Brauner et épouse de Sarane Alexandrian qui fut l’une des figures féminines du surréalisme. Ce n’est pas un hasard si ses parents le baptisent d’un prénom emprunté à Molière.
La fibre créatrice est là, dès les origines. Mais la montagne aussi, qui pèsera de tout son poids dans la construction de son paysage intérieur. C’est un marcheur. Il raconte avoir fait à pied le voyage de Léman jusqu’à Nice. Une traversée qui lui prend trois ans. Il travaille dans son chalet aménagé au cœur du massif du Chablais. « Pour Novarina, c’est dur de comprendre ce qu’il raconte si on n’a pas marché sur un sentier de montagne », analyse dans la Revue d’histoire la comédienne Agnès Sourdillon.
Lorsqu’il quitte ses alpages pour la Sorbonne, le bachelier, étudiant en philosophie et philologie, entreprend un mémoire d’université sur Antonin Artaud. Le théâtre est dans sa ligne de mire. Le chemin « passera par la rencontre avec Jean-Marie Villégier et Marcel Bozonnet, qui, au début de 1970, créent une fabrique de théâtre, où Novarina rencontre sa future épouse, la comédienne Roséliane Goldstein, disparue début janvier 2025 », rappelle Fabienne Darge.
Sa première pièce, L’Atelier volant, est mise en scène par Jean-Pierre Sarrazac en 1974. En 1987, la performance d’André Marcon dans Le Discours aux animaux est à marquer d’une pierre blanche. Repris au Théâtre de la Bastille en 1988, le spectacle déclenche l’enthousiasme immodéré du Monde : « Il est le bouffon, le prédicateur, le tragédien, l’animal qui s’étonne du bonheur et de la malédiction d’être doué de parole. Danseur au-dessus de la terre, où il retournera si elle veut bien de lui, il dit la litanie des épitaphes, balade son “je” entre géographie, histoire et météorologie. Matador dans l’arène nue, il lance des œillades à la solitude, au public, pare les coups les plus rudes, prend les mots à bras-le-corps. »
Auteur intarissable et démiurge assumé
Novarina est un auteur intarissable doublé d’un démiurge assumé. Sur les plateaux, ce peintre et plasticien organise tout : direction d’acteurs, scénographie, décor. Une façon de maîtriser son univers de A jusqu’à Z. Festival d’automne, Festival d’Avignon, Théâtre national de la Colline, Odéon-Théâtre de l’Europe, de 1986 à 2023, il met en scène ses textes sur un rythme effréné : Le Drame de la vie, Vous qui habitez le temps, Je suis, La Chair de l’homme, Le Jardin de reconnaissance, L’Origine rouge, La Scène, L’Acte inconnu, Le Vrai Sang, Les Personnages de la pensée. Les spectacles s’enchaînent, diluviens, boulimiques.
En décembre 1998, il secoue le théâtre avec la création de Pour Louis de Funès. Un spectacle majeur incarné par Dominique Pinon. « Il faudra se résoudre à considérer Pour Louis de Funès comme l’une des grandes pages du théâtre contemporain », constate alors Jean-Louis Perrier dans Le Monde en 1999. « Avant, pendant et après la moindre tentation d’étudier l’art théâtral, tout acteur devrait acquérir une bonne connaissance de Pour Louis de Funès. Il serait comme un livre d’heures, touchant à tout ce qui habite chaque moment de la vie d’acteur : berceuse, récit, chant, exploit, manifeste, engueulade, ode, constat, incantation, procès-verbal, blague, cri de rage et d’amour. »
En 2006, il entre au répertoire de la Comédie-Française avec la création de L’Espace furieux. On lui doit à cette occasion – le souvenir est des plus vifs – l’une des dernières apparitions de l’immense comédienne Christine Fersen (1944-2008). Admiré par ses pairs, étudié par les exégètes, Valère Novarina quitte la scène. L’homme qui disait « Mort à la Mort ! » a rencontré son point final dans son sommeil, au petit matin.
Valère Novarina en quelques dates
4 mai 1942 Naissance à Chêne-Bougeries (Suisse)
1974 Première pièce, « L’Atelier volant »
1987 Création du « Discours aux animaux », avec André Marcon
1998 Création de « Pour Louis de Funès », avec Dominique Pinon
2006 Entre au répertoire de la Comédie-Française avec « L’Espace furieux »
2007 Grand Prix du théâtre de l’Académie française
2023 Création à la Colline des « Personnages de la pensée »
16 janvier 2026 Mort à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine)