LA SURPRISE AU THEATRE

La surprise est une émotion provoquée par l’irruption de l’inattendu. Elle est généralement de courte durée, s’estompe pour laisser place à une autre émotion comme la peur, la colère, la joie. Il s’agit donc d’une émotion première, qui annonce d’autres émotions. La surprise nous frappe car elle va à revers de nos attentes. Elle se lit physiquement sur la personne ( réaction brusque du corps, souffle coupé par exemple). Il s’agit bien d’une émotion en réaction à un événement, à une chose précise, et un individu en est affecté instinctivement. On est surpris avant d’intellectualiser ce qui nous surprend, c’est donc le corps qui parle en premier. La surprise en elle-même n’est ni bonne ni mauvaise, elle correspond simplement à une réaction face à l’inattendu. On peut ensuite juger tel ou tel événement comme positif ou négatif, s’indigner ou sauter de joie, mais on n’est alors plus dans l’émotion qui nous intéresse.

    On est surpris par ce qui bouleverse nos habitudes, nos repères, quand on est pris à l’improviste. Nous pouvons alors définir la surprise comme une réaction à un changement, une rupture dans la continuité, dans la linéarité, l’habituel. Aussi, la surprise est une émotion ponctuelle et éphémère. Si un événement se répète, il ne crée plus la surprise car il rentre dans le registre de l’habitude. Autrement dit, la surprise ne fonctionne qu’une fois. On peut donc concevoir la surprise comme l’expérience de la nouveauté, et on peut attacher à cette expérience un caractère positif, celui du plaisir de la découverte, de l’inattendu par comparaison à l’ennui, l’uniformité, l’habitude, qui peuvent parfois être cause de déplaisir. Mais on peut aussi préférer le confort de l’habitude à l’impromptu de l’inattendu.

    Sartre, dans son Esquisse d’une théorie des émotions, affirme que « la surprise est une transformation du monde ». Il rattache l’idée de surprise à celle de connaissance, de révélation.  Il évoque donc l’idée d’une surprise qui n’est pas gratuite mais qui est au contraire constructive, nourrit l’individu qui l’éprouve, transforme sa perception du monde, l’invite à réfléchir. Brecht, dans le Petit Organon pour le théâtre énonce l’idée «d’étrangéification». La surprise occasionnée par des procédés de distanciation vise à bouleverser nos repères, nous pousser à être actifs, à  réfléchir sur le réel qui nous entoure. La surprise nous extirpe d’une sorte d’hypnose engendrée par l’habituel, et nous incite à une réappréciation du monde.

    La surprise est une émotion que l’on retrouve de manière récurrente au théâtre. Les personnages vibrent au fil de la fable, sont surpris par telle ou telle annonce, événement, apparition d’un personnage. L’acteur peut alors jouer, théâtraliser ou non la surprise que connaissent leurs rôles respectifs dans une pièce. Mais la surprise est aussi utilisée comme procédé dramaturgique ou de mise en scène à travers par exemple l’agencement de l’action, le rythme du spectacle, la musique, la scénographie, afin de faire réagir les spectateurs. On cherche à créer des coups de théâtre, des rebondissements, tout ce qui permet de rompre avec la linéarité du spectacle. La surprise peut donc être est un moyen de lutter contre l’ennui, la linéarité, voire la platitude d’une pièce, d’un spectacle et permettre de maintenir en éveil le spectateur, le rendre attentif aux choses, aux idées, aux personnes, le faire s’interroger au cours du spectacle. Elle est donc une composante essentielle du théâtre. L’un des paradoxes du théâtre est qu’il est à la fois l’art du refaire, de la répétition, repose sur des traditions, des codes et suppose donc une certaine continuité et régularité, mais il tend également à certaines époques à intégrer de l’inattendu, à créer la surprise, mettre à mal les traditions.

    Intrascénique, la surprise correspond aux réactions des personnages à divers événements au cours de la fable ( la mort d’un personnage, une entrée sur scène, un aveu, une annonce extraordinaire…). Aussi dans Phèdre de Racine, la scène de l’aveu de l’amour d’Hippolyte par Phèdre à sa nourrice constitue un moment de surprise pour Oenone qui ne s’attendait pas à cette révélation. Le spectateur compatit souvent aux émotions des personnages, les comprend, mais reste en deçà de l’émotion. La surprise intrascénique se rattache aussi à la manière dont l’acteur retranscrit cette émotion. Un acteur peut jouer de plusieurs manières l’émotion de son personnage, selon différents codes de jeu. Il peut par exemple choisir d’amplifier la surprise, la théâtraliser par des gestes, des cris de stupeur. Il peut au contraire ne pas sur-traduire l’émotion, selon un code de jeu plus réaliste ou plus sobre, ou encore qui laisse la place à l’imagination du spectateur. Dans la mise en scène des Fourberies de Scapin de Denis Podalydes l’interprète de Géronte théâtralise la surprise de son personnage quand il sort du sac et découvre que Scapin se joue de lui depuis le début de la scène. L’acteur reste immobile, et fixe Scapin les yeux grand ouverts, bouche bée. La surprise, loin d’être dissimulée est alors exagérée et contribue au comique, au grotesque de la scène et à faire rire le spectateur.

La surprise des personnages entraîne-t-elle la surprise des spectateurs ?

    On ne peut répondre de manière univoque à cette question car chaque pièce fonctionne différemment. Dans la pièce Orphelin de Denis Kelly,  mis en scène par la Cohue, l’arrivée de Liam, couvert de sang, qui interrompt le diner en amoureux de Dany et Hélène constitue à la fois une surprise pour le couple qui pensait passer une soirée calme, mais aussi pour le spectateur, plongé dans l’intimité, le quotidien du couple par la proximité spatiale entre scène et salle ou le choix d’éléments scénographiques réalistes qui facilitent l’identification, l’immersion, et la contagion des émotions. Mais la surprise du spectateur est relativisée par le fait que Liam est assis à la vue du public depuis le début de la pièce. Le spectateur s’attend donc à ce que l’acteur rentre sur scène à un moment donné. Toute entrée sur scène, toute annonce, révélation qui fait l’objet d’une surprise pour les personnages ne contamine pas nécessairement la salle. Le spectateur reste souvent en dehors des émotions sur scène car il connait parfois à l’avance l’issue de la pièce, ce que vont dire les personnages. Lors de la scène des retrouvailles entre Electre et Oreste dans la pièce de Sophocle, Electre est stupéfaite de constater que l’étranger qu’elle a en face d’elle est en réalité son frère, bel et bien vivant, venu pour venger la mort de leur père. Cette scène, où se mêlent surprise et joie à l’échelle des personnages ne surprend guère le public qui sait depuis le prologue qu’Oreste va revenir pour venger sa sœur. Les tragédies classiques, qui reprennent souvent des mythes antiques, et dont la fable est connue des spectateurs visent moins à une surprise extrascénique qu’à des effets d’attentes, de suspense pour le public, conscient de tout ce qui se passe sur scène.

Si la contagion d’émotion ne va pas de soi au théâtre, comment alors créer de la surprise pour les spectateurs ?

    L’agencement de l’action, le rythme du spectacle (et surtout les changements de rythme), l’utilisation d’une bande sonore (une détonation par exemple), de lumières (qui viendraient rompre avec une certaine ambiance) sont autant d’outils pour créer de la surprise dans la salle. Tout ce qui participe de la rupture, mais aussi de l’étrange par rapport à des codes, des habitudes, des normes ( comme rompre le quatrième mur et faire jouer sur scène les spectateurs ) peut susciter de la surprise pour le public. L’inventivité du jeu de l’acteur peut faire l’objet d’une surprise mêlée d’admiration pour les spectateurs. Dans Les Fourberies de Scapin mis en scène par Denis Podalydes, l’acteur interprétant Scapin lors de la scène du sac avec Géronte provoque la surprise chez les spectateurs. Alors que Géronte, dans le sac pense qu’il y a réellement une armée de Turcs autour de lui, le spectateur est surpris par tous les tours et voix toujours plus surprenantes inventées par l’acteur. Si la surprise des personnages n’atteint pas nécessairement la salle, on peut tout aussi bien concevoir une surprise qui ne serait que pour les spectateurs. Dans le tableau « la fin de la famille » dans la pièce Fin de l’Europe de Rafael Spregelburd, le spectateur réalise à la toute fin de la scène que l’un des personnages présents sur le plateau est en fait décédé. Dès indices sont laissés depuis le début du tableau. Le personnage en question a du mal à se faire écouter, est ignoré des autres, mais ce n’est qu’à la fin qu’on en comprend la raison, suite à la mention de ce décès par les autres personnages, observant une photo de famille. Dans ce cas, la surprise n’est que dans la salle. Pour les personnages sur scène, il n’y a rien d’anormal, les acteurs ne jouent pas la surprise car elle n’a pas lieu d’être sur scène. En revanche, les repères du spectateur sont mis à mal à la fin du tableau. Tout notre regard sur la scène, notre perception première de la situation sont perturbés par cette découverte finale. On retrouve avec cette exemple la position de Sartre, celle d’une surprise comme « révélation ».

    L’art de créer la surprise pour les spectateurs réside également dans l’art de ménager cette émotion. Un spectacle qui chercherait à créer la surprise à outrance peut finir par ne plus surprendre du tout le spectateur. Dans Peer Gynt mis en scène par David Bobée, la grandeur des décors, des objets scénographiques, telle l’apparition de l’immense tête de cochon en acier, peuvent impressionner le spectateur et même le surprendre. Cette surprise serait en lien ici à l’esthétique du spectacle. Mais, comme tout le spectacle fonctionne sur ce même registre spectaculaire, on finit par ne plus être surpris de tous ces éléments extraordinaires. De même pour la pièce Sombre rivière de Lazare, qui fonctionne sur un rythme effréné, des séquences courtes et en surenchères les unes avec les autres mais sans réel changements de rythme. Le spectateur finit par être comme anesthésié par toutes ces ruptures et scènes plus folles les unes que les autres, et le spectacle devient linéaire dans la frénésie et la loufoquerie. Le spectateur n’a plus le temps d’être surpris par ce qui est montré. La surprise ne peut être suscitée que par contraste avec une régularité. Dans la pièce Tristesse Animal noir d’Hilling, le récit de Miranda, tout à fait banal, qui fonctionne sur un ton neutre, dépourvu d’émotions, occasionne la surprise des spectateurs, car la banalité du récit entre en contradiction avec l’atrocité des événements ( l’incendie, la mort du bébé). Le caractère insolite de ce comportement, cette étrangeté qui est la marque de beaucoup de pièces contemporaines, nous surprend  davantage et s’essouffle moins vite, que les effets de mise en scène contenus dans la mise en scène de Bobée.

Sources : Arts et Emotion : « surprise » ; Brecht, Petit Organon pour le théâtre ; Descartes, Discours sur les passions de l’âme, Aristote, La poétique ; Sartre, Esquisse d’une théorie des émotions ; Racine, Phèdre ; Kelly, Orphelins (mise en scène par M.Legros et S.Lebrun) ; Les Fourberies de Scapin par Denis Podalydes ; Peer Gynt d’Ibsen ( mis en scène par David Bobée) ; Sombre Rivière de Lazare ; Fin de L’Europe de Rafael Spregelburd

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